9 février 2011

Dossier #02 : Morse : l'amour et ses contraires

En 2008, un film suédois sortit de nul part créait la surprise dans nombre de festivals. Pourtant Morse était un objet de convoitise depuis quelques temps déjà dans l'esprit de plusieurs producteurs de cinéma. Peu après la sortie du roman de John Ajvide Lindqvist, le cinéma s'est rapidement intéressé à cette écriture "cinématographique" et à ce récit propice à une interprétation visuelle. D'abord surpris (l'auteur avait eu du mal à éditer son livre) puis prudent (plusieurs propositions ont été refusées), Lindqvist et son éditeur se sont enfin vus acceptés l'offre du producteur suédois Carl Molinder. Lindqvist lui-même au scénario, Tomas Alfredson à la réalisation : le résultat est un film hypnotisant, l'un des plus intéressants du genre depuis longtemps.
Retour sur Morse, un film fantastique qui va bien au-délà, un vrai film d'amour qui semble jouer sur les oppositions du genre.

Morse, l'amour et ses contraires

Pudeur(s)

Le récit se concentre sur la rencontre entre ses deux jeunes protagonistes. L'arrivée d'Eli dans cette banlieue enneigée et glaciale de Stockholm est l'élément déclencheur ; des meurtres à répétition dans un premier temps mais surtout du bouleversement affectif d'Oskar, jeune garçon martyrisé par des camarades de son école.
Cette union est celle de deux personnages imperméables. Oskar, réservé et sans confiance, Eli, vampire diabolique pour autrui. C'est leurs faiblesses qui les réunissent. Et tout d'abord leur solitude.

Tomas Alfredson utilise la valeur de cadre pour simuler le rapprochement. Ce photogramme est la première image des deux enfants ensemble, lors du premier regard. Un panoramique compensé d'un léger travelling passe d'un Oskar seul et désespéré à ce cadre large comprenant à sa droite Eli, debout sur un jeu pour enfant. Ce plan renseigne déjà sur la future relation des enfants : Eli, dominante, sera une véritable prise de conscience et de confiance pour Oskar. Mais elle apprendra également à s'assumer en tant que contaminée... pour finalement retrouver les pieds à terre (elle saute du manège juste après).
Eli et Oskar, d'abord distants par un réflexe mutuel de leur part, feront progressivement tomber le voile de leur mégarde et leur pudeur. En s'ouvrant à l'autre, ils se rapprochent dans le cadre. Alfredson varie ainsi progressivement son cadre à la seconde rencontre.

Le Rubik's cube sera l'intermédiaire de leur attirance. Lorsqu'Oskar décide de lui prêter, le réalisateur rompt l'isolement de ses personnages dans le cadre. Contact indirect, l'insert de leur main se touchant presque est le début d'une nouvelle étape, et d'une nouvelle forme esthétique.
Le toucher est le sens le plus précieux d'Eli et Oskar. Oskar n'en a qu'une perception de violence à travers les coups de ses camarades, Eli une perception de besoin organique assassin. Les enfants redécouvrent finalement la douceur de ce sens, mais toujours dans un rapport asexué (ce n'est pas un hasard si les deux enfants sont à l'aube de la pré-puberté). Ainsi, leur découverte n'apparaissent jamais dans un désir intéressé mais simplement dans une attirance sensible. La séquence du lit (deuxième photogramme) n'en ressort que plus douce et sensuelle.
Eli et Oskar ont passé ici l'étape de la pudeur. Leur carapace s'est envolée, ils sont tous les deux dans le même lit, dans le même cadre, à s'effleurer.

Mais une fois cette pudeur épidermique arrachée, leur isolement jadis habituel devient un poison. Dans cette séquence magnifique de début et de pré-fin, sans Eli, Oskar n'est plus qu'un reflet fantôme dans la nuit, sans repères car sans toucher (la buée s'efface peu à peu).
Ce qui leur était interdit et devenu ce dont ils ne peuvent plus se passer. Eli le pilier psychologique, Oskar le sang innocent.

Une pudeur intime et organique qui se détache, peu à peu.

Morse est un film qui assume pleinement son romantisme aigu.
La violence est ainsi elle aussi soumise à une pudeur de mise en scène, qui préfère l'éloigner. Alfredson ne souhaite pas tomber dans les figures du genre : ainsi il offre des séquences d'angoisse intrigantes car toujours éloignées.

Dans ces deux attaques, le procédé est sensiblement identique. En cadrage large mais avec une proximité sonore, le réalisateur éloigne son spectateur de l'agression et lui fait fermer les yeux, à gauche par la pénombre du pont, à droite par le hors-champ.
La violence n'est pas le sujet du film, elle est une évidence connue du spectateur. Alfredson préfère alors la suggestion, l'appel à l'imagination dans une mise en scène très distante.

Ces deux plans obéissent aussi à ces mêmes règles. La porte fermée par Oskar, est filmée en travelling arrière. Physiquement, la caméra s'éloigne de l'agression du vampire. Dans le second exemple, le cadre ne quitte pas le point de vue d'Oskar. Le carnage qui se passe à la surface n'est alors suggérée que par un son étouffé et des morceaux de corps tombant dans l'eau. Ici, cet espace sous marin est une protection pour Oskar. L'enfant ne préfère pas voir ce dont est capable Eli. Cette façon de rester toujours distant est ainsi une façon de rester toujours dans l'esprit de l'enfant.

De l'impossible au refus


Le mythe du vampire a finalement cet intérêt plutôt commun d'être une barrière aux intentions du cœur. Mais Morse semble avoir ce soucis singulier de fragmenter ses protagonistes en illustrant à plusieurs reprises cette frontière, et ainsi en la matérialisant.

Voisins, les deux enfants ne sont séparés que d'un mur, une cloison shakespearienne. Pour communiquer, Oskar et Eli apprennent le morse (d'où l'adaptation française du titre). Malgré cette trouvaille, ce mur est bien la démonstration visuelle de l'apparente impossibilité de leur relation. Dans ce plan à longue focale, le mur prend la moitié du cadre, entassant Oskar vers la gauche. Le flou de mise au point crée un vide qui semble prendre la place d'une Eli absente.

Alfredson utilise sans concession la métaphore visuelle dans la séquence de la porte. Osée, la mise en scène repose sur un champ contre champ qui fait correspondre des personnages isolés par une cloison transparente. Eli devient prisonnière, Oskar visiteur. Dans cette même volonté de protection, la vampire se sépare physiquement d'Oskar. Les tracés sur la vitre divisent leur tête et semblent les diviser tout entier.

Cette porte, cette cloison, la vitre de la piscine... représentent la même chose. Lors de la séquence où Oskar se coupe la main, cette représentation prend une dimension réelle et rompt l'union des personnages. Brisée, la vitre les rend alors vulnérables :

Une fois sans protection, les deux enfants sont obligés de s'enfuir et se fuir.

Eli et Oskar sont les deux protagonistes du film. L'un n'est pas plus important que l'autre. A défaut de ne pas y avoir de personnage principal, les deux enfants sont peut-être eux-mêmes cet unique personnage. Car malgré le poison, les deux sont complémentaires ce qui les obligent émotionnellement à passer outre la malédiction. Visuellement, le réalisateur cherche la complémentarité des corps par des cadrages et un montage qui se répondent sans cesse.

Cette complémentarité est notamment recherchée dans de sublimes champ contre champ aux angles de prise de vue très travaillés.
Dans ces deux exemples ci-dessus, le montage a une fonction de déconstruction. Pour chacun de ces deux champ contre champ, de la paire d'images ne pourrait en résulter qu'une seule. Dans le premier axe, les acteurs sont quasiment de profil avec un léger décalage. Filmé très serrés, chacun prenant un côté du cadre (souvent la gauche pour Eli, signe du mal), les deux plans peuvent être rassemblés horizontalement pour crée une image panoramique.
Dans le second axe, le principe est le même avec une complémentarité verticale. Le plan sur Eli, toujours au dessus, correspond presque à l'amorce de l'épaule d'Oskar : rassemblées l'une par dessus l'autre, les deux images n'en forment qu'une seule aussi.

Ainsi, plus que de rassembler dans un premier temps les personnages, la forme esthétique du film les fait littéralement "fusionner" dans un second.
De leur fragilité commune se développe pour chacun une évolution individuelle.

A gauche, Oskar apprend à se défendre et à s'imposer. Le film bascule alors dans cette fameuse violence méritée qui questionne le spectateur tout en lui faisant du bien. Ce plan large, le plus brutal du film, est aussi un coup portée sur la morale du spectateur.
A droite, Eli évolue à sa manière. Elle se dénude pour aller rejoindre Oskar. Ces vêtements laissés à terre auxquels s'attache particulièrement le réalisateur, représentent l'acceptation de ses sentiments, et la mise à terre de ses protections internes.

Oskar et Eli se sont autant trouvés qu'ils se sont élus. Le titre original du film insinue cette idée, Let the right one in. The right one, c'est évidemment Oskar, l'être pur qui vient contaminer le sang abjecte de son élu.
Eli apprend à Oskar à dire non à ses tortionnaires. Oskar apprend à Eli à dire oui à sa propre attirance naturelle. Ce choix de refus des convenances est l'aboutissement de cette rencontre hors du commun.

Mort et souffrance

"Si je pars, je vis. Si je reste, je meurs."
Emprunté au vers de Roméo dans l'œuvre de Shakespeare, ce premier message écrit d'Eli à Oskar donne le ton dès leur rapprochement intime.
Finalement, Morse emprunte les mêmes thèmes coïncidant l'amour à la mort que l'on retrouve dans Roméo et Juliette. L'intrigue s'y prête logiquement.
Ici, Éros et Thanatos se rejoignent dans des séquences où le sacrifice individuel semble être la marque d'une affection commune.

Le premier sacrifice d'Eli est le bonbon que lui propose Oskar. Ne pouvant en manger, elle se force tant bien que mal. Le sacrifice d'Oskar, lui, est son sang qu'il fait couler en se coupant la paume. Chacun d'eux s'affaiblissent pour enfin se rassembler (dernier photogramme).
Le sacrifice et la mort font partie intégrante de leur union. Leur amour les pousse implacablement à la mort.

Le sacrifice se retrouve aussi chez la femme contaminée, qui préfère se tuer à la lumière plutôt que de rester dans le noir le monstre qu'elle est devenue.

La mort fait place aussi à l'éternel, au recommencement sans fin que semble insinuer la fin avec ces flocons de neige, magnifiques, qui ne cesse de tomber comme ne cesse de vivre un vampire.


Les paysages enneigés de Suède cristallise et conservent les corps intactes, à l'image du plan de la tronçonneuse dans l'eau qui vient déterrer un cadavre de sa couche de glace.
Eli et Oskar semble eux aussi momifiés dans ce décor, et dans ce film qui les rend éternels. La fin du train ouvre différentes interprétations possibles mais semblent néanmoins les entrainer interminablement vers un chemin sans limite.

Un voyage sans fin.

Morse refuse à la fois les facilités du genre et celles du romantisme choisi. Véritable ovni dans un paysage cinématographique pourtant très varié, le film oscille entre conte horrifique et véritable exercice esthétique. Pour en conclure sur un conseil : prenez-vous au jeu, et vous vous en souviendrez encore longtemps ! ;)


Réalisé par Tomas Alfredson
Avec Kare Hedebrant, Lina Leandersson, Per Ragnar
Film suédois | Durée : 1h54
Date de sortie en France : 04 Février 2009

21 avis gentiment partagé(s):

Félix a dit…

Excellent ton site. Je dis "site" volontairement plutôt que blog, car sa présentation est vraiment réussie aussi. Bravo. Et tes analyses sont très chouettes aussi.

pierreAfeu a dit…

Un film magnifique !

Squizzz a dit…

Ton dossier à l'air pas mal, mais semble dévoiler pas mal de choses sur le film, donc je préfère le mettre de côté pour quand j'aurai (enfin) vu le film. Faut vraiment que j'arrive à mettre la main dessus...

Christophe a dit…

Formidable analyse, pour un merveilleux film... A l'attention de Squizzz : Morse est dispo à la Fnac dans une sélection de films à 10 euros. Et si tu en prends cinq, l'ensemble te coûtera "seulement" 30 euros, soit 6 euros le DVD. Dans la sélection, on trouve, parmi de très nombreux titre, Tetro, Bright star, Shutter island, Antichrist...

Squizzz a dit…

Merci Christophe ! Il devait pas y être quand j'y suis allé, parce que sinon il aurait fait partie de ma sélection des 5 !

Jérémy a dit…

Félix : Merci ;) .

pierreAfeu : Tu l'as dit !

Squizzz et Christophe : Oui, le DVD est facilement accessible avec l'offre de la FNAC normalement. La sélection est vraiment pas mal à Rouen.
-> Ouais c'est vrai que j'ai préféré aller vers l'analyse pour 'Morse', donc évidemment ça tend vers le spoiler pour ceux qui désireraient découvrir à blanc le film. Évitez si c'est le cas !
-> Merci Christophe :) .

Bob Morane a dit…

Comme j'avais adoré "laisse moi entrer", le remake, je m'étais senti obligé de voir l'original, et je l'ai trouvé génial. Pudeur dans l'attirace des deux enfants, plus violent aussi. Un très beau film

mymp a dit…

Quelle belle analyse pour un film qui hantera pour longtemps. Tu n'évoques pas, et peut-être à dessein, ce plan furtif mais essentiel où l'on voit le "sexe" d'Eli (et qui posa tant de problèmes aux USA évidemment !). En quelques secondes, j'ai chaviré encore plus en découvrant cette cicatrice parce que d'un seul coup (violent), des images, des pensées et des théories viennent se bousculer dans nos têtes. Et puis à partir de là, le film ajoute une nouvelle dimension "poétique" aux strates de son intrigue, et c'est vraiment très fort.
Le mot ne veut presque plus rien dire, mais quand même, Morse est un chef-d'œuvre, un chef d'œuvre d'une pureté bouleversante.

Christophe a dit…

Un plan très important, effectivement

Jérémy a dit…

Bob Morane : Je n'ai pas vu le remake. Après avoir vu 'Morse' je trouve pas ça pertinent d'en faire un car tout est déjà là. Mais j'essaierai de le voir, j'avais plutôt accroché à l'expérience 'Cloverfield' de Matt Reeves. Je l'avoue : j'ai beaucoup de mal avec cette manie américaine d'adapter à tout va et à toute vitesse des bons films d'ailleurs. Innovons !

Mymp et Christophe : J'ai hésité à mettre ce plan. Il est en effet primordial, mais en dit peut-être un peu trop pour trouver sa place dans cet article... ? Mais puisque l'on en parle, allons-y !
C'est vrai que ce raccord regard furtif a quelque chose de violent justement dans le fait qu'il soit si furtif : en une seconde Alfredson nous balance une vérité que l'on avait exclue lorsqu'Eli demande à Oskar : "Tu m'aimerais toujours même si je n'étais pas une petite fille ?"? Évidemment, en tant que spectateur, on est sûr qu'elle parle du fait qu'elle soit une vampire, et sûr qu'Oskar pense qu'elle est un garçon. La vérité est en fait de façon extraordinaire entre les deux. Le plan fait finalement basculer le point de vue du spectateur, à un moment où il se croyait omniscient. Je trouve ça très subtil, et pour le coup vraiment efficace.
Et puis ça ne renforce que plus le plaidoyer pour la tolérance imbibée dans cette histoire.

Je suis content de voir que 'Morse' a autant d'importance dans votre estime que dans la mienne :) .

Wilyrah a dit…

Un film superbe et atypique. Je n'ose pas envisager la possibilité de regarder son remake tellement l'original me paraît avoir sa personnalité indescriptible.

Christophe a dit…

Un de mes 4 films préférés de 2009. Si un jour je me laisse tenté par une critique (et si j'en ai le temps), comme je sais que je ne serai pas aussi brillant, je ne manquerai de mettre un lien vers ton article... Tout est dit !

Jérémy a dit…

Wilyrah : Je te comprends. Moi je pense que je le regarderai le moment venu, mais j'avoue partir sans trop de convictions.

Christophe : Merci ;) . Oui, fait un article !

Chris a dit…

Un film magnifique, superbe, époustouflant, maîtrisé de A à Z, un chef d'oeuvre méconnu : ma critique admirative ici : http://chris666.blogs.allocine.fr/chris666-262529-morse.htm

Sebmagic a dit…

Il faut absolument que je le voies aussi celui-ci ! On m'a dit que ça correspondrait exactement à mes goûts ciné en plus. En tout cas je n'ai pas lu ton dossier de peur de me faire spoiler, mais ça me semble être un article très complet et bien écrit, bravo ! J'y reviendrai une fois le film vu.

Jérémy a dit…

Chris : Oui !

Sebmagic : Je ne peux que t'y encourager ;) . Et oui, beaucoup de révélations dans l'article (pas évident de garder un certain mystère quand on rentre un peu plus dans l'analyse...).

Squizzz a dit…

Merci Jérémy d'avoir accéléré mon envie de voir ce film ! Un véritable choc cinématographique. Ton analyse est très intéressante et très poussée. Si j'ai effectivement été marqué par tous les thèmes que tu abordes, une seule vision n'est pas suffisante pour en capter tous les détails. J'ai plus qu'à le regarder à nouveau !

Jérémy a dit…

Comme je te comprends ;) .

Noliomei a dit…

Toujours aussi marquant après 2 visionnages, il reste dans la tête longtemps après, vraiment très prenant comme film ! pfiou

Noliomei a dit…

Au passage, cette critique/analyse complète la tienne (qui est vraiment très bien faite !) dans le sens où on y trouve une description particulière mais juste je trouve de leur relation mélangeant (à quelle proportion ? à vous de voir...) amour et asservissement froid. Thomas Alfredson aime à penser dit il qu'ils mèneront une vie à la bonny and clyde. C'est l'idée qui me séduit le plus aussi ! mais n'oublions pas que ça n'est pas que une histoire d'amour et c'est ce qui le différencie de twilight par exemple. Une vraie richesse :) Ciao

Noliomei a dit…

-> J'ai oublié le lien XD !! : http://killingkeira.com/films/morse-tomas-alfredson-2008

Enregistrer un commentaire

Twitter Delicious Facebook Digg Stumbleupon Favorites More

 
PBTemplates pour le design | Merci de me contacter avant toute utilisation du contenu de ce blog