13 février 2011

Carancho

Petit à petit le cinéma argentin trace sa route et se révèle. La récompense aux Oscars pour Dans ses yeux de Juan José Campanella est ainsi venue d'elle même, comme une reconnaissance. Pablo Trapero a lui aussi connu la nomination. Sixième long-métrage, Carancho se propose comme un thriller social, au romantisme pour autant prononcé.
Un carancho est un avocat spécialisé dans les accidents de la circulation à Buenos Aires, un « rapace » qui fraude les assurances avec l'aide des victimes et de policiers mafieux. Sosa, brut, physique, mais aux yeux d'un bleu tendre, en est un. Alors qu'il supervise la simulation d'un accident, il rencontre Luján, une jeune urgentiste. Belle, un peu amochée, droguée pour tenir, il tombe sous le charme.
Trapero soigne son film, lui donne une préciosité saisissante. Très vite, il fait comprendre au spectateur qu'il parle d'amour, et au spectateur de comprendre que cette toile sociale de fond sonne déjà comme une alarme. Au début de cette relation entre ces deux êtres, le désir né à l'image avec un naturel sensible : d'un cadre décentré, déjà bancal, Sosa brûle d'envie pour Luján qui s'endort lessivée. La mise en scène varie sans cesse entre cinéma de transparence (plans fixes, légers travellings, fragmentation du cadre) et documentaire (caméra au poing, plans séquences). Lorsque Luján comprend en intervention qui est vraiment l'homme dont elle tombe amoureuse, cette rupture très nette vient donner à Carancho toute son intensité.
Filmé en caméra RED, le numérique donne une certaine dureté à l'image et du réalisme dans les images urbaines de nuit. Le réalisateur nous plonge avec réussite dans l'univers de ce couple voué dès sa naissance à la survie. Il y a à travers ce cinéma vérité un vrai témoignage saisissant qui, presque sans effort, parvient à illustrer un malaise social avec ses protagonistes pris au piège. Jamais dans le témoignage pur, Carancho est au final une vraie romance baignée de tragédie œdipienne. Les acteurs, très bons, de la découverte pudique au sacrifice amoureux, apportent l'émotion nécessaire.
Cependant, le film bascule dans son climax vers un thriller assez poussif, un survival peut-être trop souligné qui perd la rigueur du fil narratif. Heureusement, le réalisateur ironise un tant soit peu son dénouement à travers un plan séquence final efficace qui agit finalement comme un pur plaisir de cinéma. Touchant, bien que parfois trop écorché, Carancho se laisse facilement apprécié. Noyau sensible dans une enveloppe sociale corrompue, le film de Trapero parle beaucoup de lui-même, sans trop en dire. Une jolie réussite.


Réalisé par Pablo Trapero
Avec Ricardo Darin, Martina Gusman, Carlos Weber
Film argentin | Durée : 1h46
Date de sortie en France : 02 Février 2011

5 avis gentiment partagé(s):

Yoyi Mad Cartoon a dit…

Très beau film effectivement. Personnellement j'aime la radicalité et style "écorché" de ce film, ça lui donne une plus grande force, voir jouissivité vers le final. Par contre, pourquoi parles tu de tragédie œdipienne ? Au plaisir de te lire !

Jérémy a dit…

Oedipienne plus dans l'accentuation dramatique que dans son sens narratif. Je trouve que le statut de Sosa est un élément tragique à part entière : on présage dès le début que ça sent pas trop la happy end...
Je suis d'accord sur le terme "écorché".

pierreAfeu a dit…

Je n'ai pas été touché, et ce malgré une belle mise en scène et une très bonne interprétation. Quelques jolies scènes, mais pas mal d'ennui pour ma part.

Jérémy a dit…

C'est étrange, pas mal de gens déplorent plusieurs flottements... moi je n'en ai pas trouvé. C'est vrai que de "jolies scènes" sortent du lot et créent le contraste. Mais je n'ai pas eu le temps de m'ennuyer. Tant mieux pour mon argent !

Christophe a dit…

Carancho est un thriller social fiévreux qui, tout en mettant l'accent sur le fléau des accidents de la route en Argentine (l'une des premières causes de mortalité dans ce pays, si l'on en croit le préambule du film), lève le voile sur un système corrompu qui s'enrichit sur le dos des victimes. Pour rendre compte de cet univers, le réalisateur argentin opte pour un style à la lisière du documentaire : une caméra nerveuse, des cadrages serrés sur les personnages et une photographie épurée, qui restitue sans recherche esthétique inutile la beauté âpre de la nuit argentine.

J'ai lu sur certain blogs que l'histoire d'amour entre Sosa et Lujan n'était pas crédible. On n'est évidement pas ici dans la collection Arlequin ! Pas d'excès de romantisme, donc. Simplement la rencontre de deux existences presque aussi cabossées que les tôles des voitures accidentées qui font leur quotidien, mais décidées à unir leur solitude, leur désespoir dans une ultime tentative pour s'amender. Elle sont incarnées avec beaucoup de force et de sincérité par Martina Gusman, déjà à l'affiche de Leonera du même Trapero, dont elle partage la vie, et Ricardo Darin, vu l'année dernière dans le film de Juan José Camapanella, Dans ses yeux.

Bref, un beau film dont l'engagement est soutenu par de belles qualités formelles. Dans mon top 4 du Festival d'hiver.

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