13 juin 2011

Casablanca

Casablanca, 1942, Seconde Guerre Mondiale. Tandis que l'Europe se déchire, le Maroc se fait la porte ouverte à tous les déserteurs désirant rejoindre Lisbonne et ses possibilités de fuite vers l'Amérique. Contrôlée par Vichy, la ville d'Afrique du Nord mélange allemands et français non sans une certaine tension. La boîte de nuit de Rick Blaine (Humphrey Bogart), un français exilé, est un lieu d'insouciance où chaque soirs les gens communiquent, jouent au jeu dans le même espoir de pouvoir rejoindre le grand continent. Froid et distant, tout bascule quand Rick voit arriver dans son night club Ilsa (Ingrid Bergman), un amour passé, qui cherche à s'enfuir avec son mari Laszlo (Paul Henreid), un héros de la résistance. La vertu ou la jalousie vengeresse ? De ce conflit intérieur commence Casablanca, sans doute le plus beau miracle du cinéma américain.
Miracle de par son origine : en 1942, les studios Warner sont à leur apogée. Produisant cinquante films par an et regroupant les plus grandes stars du cinéma hollywoodien, ces derniers sont majoritaires dans la grande industrie. A la base, Casablanca est donc l'un des cinquante films de la liste, ni avantagé ni produit en connaissance du succès foudroyant qu'il connaitra. Un miracle également dans son tournage chaotique : entre négociations pour les acteurs et écriture du scénario en direct (Bergman dira de Casablanca qu'il restera l'un des films les plus embarrassants qu'elle ait fait), Michael Curtiz - que le grand public connaissait pour Capitaine Blood et Les Aventures de Robin des Bois - est parvenu à en faire l'un des plus grands chefs d'œuvre du cinéma.
Le succès de Casablanca est ainsi d'autant plus beau qu'il était tout à fait inattendu. Auréolé de trois Oscars en 1943 (Meilleur Film, Meilleur Réalisation, Meilleur Scénario), considéré aujourd'hui encore comme le troisième plus grand film américain derrière Citizen Kane et Le Parrain, ce produit facturé de la Warner ne démérite toujours pas de ce succès. Répliques cultes, envolées d'émotion, interprétation magistrale... Le film ne s'inscrit jamais dans un genre particulier. Tantôt film d'action, d'amour, comique ou politique, Casablanca parvient à jouir des nombreux scénaristes contributeurs. Les frères Epstein apportent l'ironie et les répliques bien senties, Howard Koch aura donné l'envergure politique et moral nécessaire tandis que Casez Robinson aura appuyé l'histoire d'amour dans une singularité devenue cliché avec le temps (le flashback de Paris, sans doute le plus beau passage du film). La mise en scène est à l'image de la présentation faîte de son auteur : perfectionniste à en devenir colérique, dans le cadre ou les jeux de lumières, c'est peut-être en se battant pour tourner l'intégralité du film en studio et en enregistrant le son en direct que Curtiz a œuvré sans le savoir à ce film devenu culte. De même pour Max Steiner, le compositeur (Autant en emporte le vent), qui est parvenu à donner parfois des moments de sacre à la musique (la bataille des hymnes nationaux) mais toujours avec la subtilité qui lui est propre (les redites de la chanson As Time Goes By qui vient parsemer l'histoire d'amour).
La petite histoire de cinéma vient ainsi, dans ce moment hollywoodien magique, englober la grande Histoire. Pertinent, accusateur sans se vouloir moralisateur, et éternellement bouleversant, Casablanca est bien à la hauteur de sa réputation dorée : un chef d'œuvre intemporel imprégné dans du noir et du blanc. Immanquable.


Réalisé par Michael Curtiz
Avec Humphrey Bogart, Ingrid Bergman, Paul Henreid
Film américain | Durée : 1h42
Année de sortie en France : 1943

Une Séparation

Ours d'Argent pour tout le casting et Ours d'Or du Meilleur Film, Une Séparation a brillé au dernier festival de Berlin. A la réalisation, un nom encore peu connu, Asghar Farhadi. Il faut dire que le cinéma iranien n'est pas le plus populaire à l'international. Quel dommage ! Cette Séparation donnerait envie de se plonger dans tous les autres films. C'est son précédent métrage, A propos d'Elly, qui avait ouvert à Farhadi les portes de l'Europe et de l'Amérique. Encensé, Une Séparation devrait confiner à ce cinéaste inspiré une bonne assurance. Poignant, le film est une plongée bouleversante dans la réalité difficile d'un couple fracturé. Simin veut quitter l'Iran pour assurer un avenir à sa fille. Nader est trop attaché au pays et à son vieux père malade qu'ils hébergent. Simin part chez sa mère, obligeant Nader à payer une aide-soignante. Tout bascule lorsqu'une dispute finit devant le bureau du juge : l'aide-soignante, accompagnée d'un mari violent, accuse Nader de l'avoir poussé et provoqué sa fausse couche.
Il y avait quelques temps que le cinéma étranger ne s'était pas imposé avec tant de force sur les affiches de l'hexagone. On pense à Pablo Trapero et Carancho dans cette caméra épaule proche de ses personnages et ce scénario d'un réalisme bluffant. Outre ce réalisme qui s'accompagne d'une performance d'acteur incroyable, Une Séparation a surtout un don pour la confidence, la forme filmique type documentaire ne servant jamais un propos unique. Au cœur des réalités sociales, Farhadi donne à penser son film : lorsque le scénario étouffe ses fils autour du procès juridique, le cinéaste ne prend jamais parti et oblige son spectateur à se poser les questions. Et dans ce tourbillon éprouvant de culpabilité, le réalisateur ne l'épargne pas car aucune question ne s'avère être la bonne à se poser. C'est dans ce spectacle moralement éprouvant et altruiste que Farhadi touche des moments de grâce. La rapport entre père et fille est d'une justesse rare : le mensonge, la dureté de la vie, l'audace... toute cette éducation se fait dans un silence saisissant (de la séquence de l'essence, au dénouement avec la fille qui part en voiture). De tous ces portraits, jamais manichéens et c'est bien là leur force, se tissent le lien du choix. Une Séparation met en scène une chorale de personnages tantôt soumis à des choix, tantôt responsable de ces derniers. Si la religion est logiquement importante, elle n'est vue qu'à travers sa morale (le climax de la promesse impossible) ; ceci en ne soumettant jamais de fil rouge conducteur jusqu'à ce dernier plan indécis, toujours fracturé sinon plus, n'offrant aucune autre réponse que notre propre regard de spectateur.
Film politique ? Allégorie des rapports humains ? Une Séparation est peut-être tout ça à la fois. Le simple titre peut être lu au-delà de son sens formel (séparation entre un pays étouffé et l'Europe, séparation entre la dignité humaine et ses besoins de reconnaissance...). Mais il serait dommage d'enliser le film dans une lecture uniquement portée sur l'intellect. Car comme ses petits frères qui parviennent au compte goutte dans nos cinémas – on pense évidemment à Fatih Akin ou Eytan Fox – Farhadi propose avant tout un film qui se vit, se regarde et se digère. Et même si la perfection semble encore frôlée (un mouvement de caméra incessant, une exposition bancale) reste qu'Une Séparation demeure une pépite explosive, celles dont le goût acidule d'inattendu.


Réalisé par Asghar Farhadi
Avec Leila Hatami, Peyman Moadi, Shahab Hosseini
Film iranien | Durée : 2h03
Date de sortie en France : 08 Juin 2011

7 juin 2011

Esther

Kate et John forment un couple uni qui essaie tant bien que mal de rester debout. Malgré les drames passés, adultère pour John, alcoolique pour Kate jusqu'à la fausse couche de leur troisième enfant, ces derniers veulent garder la tête haute. Afin de cicatriser la mort prématurée de leur enfant, d'offrir un amour qui n'a pas eu lieu, Kate et John décident d'adopter une petite fille. Ils tombent sous le charme d'Esther dans un orphelinat de bonne sœur.
Les enfants et l'horreur ont souvent fait bon ménage au cinéma. L'Exorciste et Shining continuent d'inspirer des réalisateurs contemporains : Sixième Sens, Dorothy, Birdy... Souiller l'innocence des enfants a toujours représenter un plaisir de metteurs en scène de genre. De la même façon que Morse de Tomas Alfredson manipulait l'enfance dans sa naïveté la plus pure, Esther utilise l'archétype dans un sens qui lui devient propre. Qui est cette Esther d'apparence angélique ? Le fil rouge du film tiendra son spectateur sous pression jusqu'au twist final, digne d'un bon Shyamalan.
Après La Maison de cire, un Espagnol – encore un ! - Jaume Collet-Serra, prend les reines de ce nouveau film d'horreur. Il faut dire que nos voisins latins sont souvent les meilleurs dans cet exercice. Esther, traduction pantouflarde d'Orphan, ne viendra pas y imposer une quelconque nuance. Brillant et parfaitement maitrisé, le film se savoure de bout en bout.
Rarement un thriller horrifique n'aura été aussi efficace tout en faisant la plus grande économie possible sur les effets du genre. Peu de sang, scènes de violence pure au compte-goutte, Collet-Serra, aidé de ses trois scénaristes, propose en réalité une vraie expérience psychologique qui préfère souvent le hors champ à la cruauté (la séquence de la porte verrouillée est simple mais terriblement efficace). Optant pour un suspens omniscient, le réalisateur place son spectateur en témoin des événements. Frustrant, manipulateur, Esther est une vraie torture de l'esprit et du bon sens. C'est lorsqu'il pense tout savoir que le spectateur est le plus vulnérable : ici le film s'en veut la démonstration parfaite, parfois effrayante, souvent dérangeante tout en utilisant les codes de l'épouvante. Un jeu pour enfants apparaît alors inquiétant pendant cinq bonnes minutes, l'orage annonce la couleur, les jumps scares font décoller du siège... Jusqu'à la séquence finale, faisant basculer le film que l'on croyait voir dans une autre dimension, effrayante et violente.
Dans ses décors enneigés, le réalisateur cristallise une histoire de tromperie sauvage à hauteur d'enfants. La jeune Isabelle Furhman est glaçante de naturelle et offre la performance d'actrice dont le film avait besoin. Vera Farminga, tenant déjà le rôle de la malheureuse mère dans Joshua, est toute aussi brillante. Le scénario, audacieux, est un exemple parfait de crescendo empirique réussi.
Bref, peu de choses à redire de cet essai remarquable : intelligent derrière ses allures de divertissement à twist, avertisseur malin, un brin polémique, lorsqu'Esther s'inscrit dans la rétine c'est pour ne plus s'en détacher... Alors, ouvrez bien les yeux !


Réalisé par Jaume Collet-Serra
Avec Vera Farmiga, Peter Sarsgaard, Isabelle Fuhrman
Film américain | Durée : 2h03
Date de sortie en France : 30 Décembre 2009

5 juin 2011

Le Chat du rabbin

Alger des années 20, un rabbin, sa fille, un chat qui parle et qui souhaite organiser sa Bar Mitzvah. C'est le nouveau projet cinématographique de Joann Sfar, à l'origine auteur de bande-dessinées. Après avoir marqué le biopic avec un Gainsbourg, vie héroïque qui osait donner des airs de conte à un genre pourtant bien installé, cette fois-ci Sfar s'attaque à l'adaptation directe de l'une de ses œuvres dessinées. Accompagné d'Antoine Delesvaux à la réalisation, les graphismes adoptés prêtent leur style à une 2D proche de celle de Michel Ocelot avec cependant le thème dominant de la religion qui se distingue de toute comparaison formelle.
Gainsbourg, vie héroïque parvenait avec un naturel saisissant à mélanger une narration rationnelle à une forme fantasmée et introspective, de même que Sfar mélangeait déjà les deux tons dans ses ouvrages. Ici, la marque fantastique trouve son empreinte dans ce personnage de chat narrateur, figure improbable dans un contexte historique pourtant bien réaliste. Le dessin absorbe toute la forme, faisant de ce Chat du rabbin un vrai film d'animation au visuel rétrospectif et au doublage vivant.
Esthétiquement, le rendu est plutôt intéressant : contours prononcés, le trait du dessin épais est sensiblement similaire à celui de la bande-dessinée, à la différence près que la fluidité du mouvement anime le tout. Idyllique, peu novateur mais inspiré, le rendu visuel est satisfaisant. Cependant, la 3D trouve ici un nouvel écueil. Mettre en relief une animation empilée n'a strictement aucun intérêt esthétique, et mange dans le portefeuille...
Mais le relief ne semble pas le seul élément vain. Si Sfar et Delesvaux offrent un graphisme léché, la vraie problématique du Chat du rabbin est son récit cloisonné, jamais passionnant et très peu accessible aux enfants. Pour les plus grands, le regard raisonné sur la religion permet une critique pas inintéressante (le chef rabbin hystérique) qui, tout en restant appuyée, sert à une vulgarisation des conflits entre Juifs, Musulmans et Chrétiens, qui dédramatise finalement l'ambiance. Mais cette lucidité de regard ne fait pas tout : le film souffre de son scénario faiblard qui traine son spectateur à droite à gauche, sans oser une quelconque tension dramatique. Quel dommage, car décidément il est difficile de se passionner pour l'histoire de ce chat, passif, qui suit une troupe masculine peu attachante aux ambitions maladroites. Pourquoi ne pas avoir insisté sur le personnage féminin ? Cette quête coloniale est louable mais ennuyeuse. Si la première partie du film suit bien son cours, il faut avouer que la narration tombe crescendo dans l'ennui... jusqu'à la fin qui n'en est, pour preuve, pas vraiment une, le générique arrivant de manière inattendue.
On attendait plus du Chat du rabbin et de son réalisateur césarisé, que cela soit dans le divertissement ou la surprise. Il faudra en fait se contenter de cette animation travaillée mais, malgré sa pertinence, statique dans son récit.


Réalisé par Joann Sfar et Antoine Delesvaux
Avec François Morel, Maurice Bénichou, Hafsia Herzi
Film français, autrichien | Durée : 1h40
Date de sortie en France : 01 Juin 2011

1 juin 2011

Minuit à Paris

Gil est en voyage à Paris avec sa future épouse et les parents de cette dernière. Fasciné par la capitale française, incertain de son avenir en tant qu'écrivain, bientôt la ville lumière lui offre les portes du paradis : à minuit pile le temps recule d'un siècle et lui permet de rencontrer ses idoles telles que Fitzgerald, Picasso, Dali... et bientôt la belle Adriana qui fait chavirer son cœur.
Woody Allen est le cinéaste ouvrier le plus apprécié du septième art : un film par an depuis quarante ans sans jamais vraiment se faire bouder. Si sa filmographie reste qualitativement hétérogène, le réalisateur américain à lunettes, qui a toujours affirmé n'être fier que de très peu de ses films, a pourtant sans cesse été accueilli à bras ouverts par la critique et le public. Ce Minuit à Paris, présenté en ouverture à Cannes, n'ira pas gâcher le buffet garni : onirique et charmeur à souhait, cette bluette sous forme de conte fantasmé se déguste avec un appétit prononcé, quoi qu'attendu.
Gil, interprété par un Owen Wilson a la classe rare, est le protagoniste allenien par excellence : un peu perdu, un brin excentrique et très hédoniste, le futur époux adopte le style du cinéaste avec beaucoup de naturel. Paris, ville des lumières et source de beaucoup de clichés pour ses étrangers, est ici éclairée sous son plus beau profil : lumineuse de jour, féérique de nuit, l'artifice est assumé dès une introduction carte postale retraçant la journée idyllique au cœur de la capitale romantique.
Toujours aussi narratif et visuellement perfectionniste, Woody Allen ne surprend plus dans sa mise en scène. Mais la direction d'acteurs et l'écriture des dialogues recèlent toujours d'une recette qui lui est propre. Minuit à Paris a cependant un petit plus, rajoute un nouvel ingrédient qui vient assaisonné le plat habituel : la bulle fantastique qui englobe ce personnage rêveur offre une dimension que l'on connait peu chez le cinéaste. Jeu avec le temps, réflexion sur la nostalgie et la consommation du présent, le film de Woody Allen séduit en ce qu'il raconte poétiquement et avec toujours beaucoup d'humour l'écume des jours et la fatalité du carpe diem. Le film ne cherche pas uniquement la séduction dans le bon goût : il la trouve dans la banalité attachante de son protagoniste tombant amoureux d'un rêve à défaut de se plaire dans son temps. Ceci en permettant à ce réalisateur singulier d'avoir le plaisir de diriger Bunuel ou Picasso dans le même film !
Alors si Minuit à Paris reste toutefois classique dans son approche allenienne – un personnage principal asocial qui multiplie les rencontres – l'atmosphère du conte opère joliment aidée par un casting étoilé (mention spéciale à Marion Cotillard, d'une beauté saisissante). Loin d'être le film du siècle, un peu long, convenu, et tout le reste, ce nouveau Woody Allen est toutefois un chocolat proprement emballé qu'il serait dommage de bouder.


Réalisé par Woody Allen
Avec Owen Wilson, Rachel McAdams, Michael Sheen
Film américain | Durée : 1h34
Date de sortie en France : 11 Mai 2011

La Conquête

Le récit de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy jusqu'à son élection en mai 2007.
Après le virulent J'irai au paradis car l'enfer est ici, Xavier Durringer signe, en compagnie de Patrick Rotman au scénario, un film qui a fait parler de lui sur la croisette. Dressant avec la plus grande fidélité possible le portrait du président de la République, cet essai unique en France a attisé la curiosité des cinéphiles et des autres. Le résultat est à la hauteur des attentes, ce qui n'est pas forcément un atout.
Après une phrase protocolaire ridicule (« Ceci est une fiction »), le générique très esthétisant étonne et attire l'attention, de même que pour ce premier plan astucieux qui problématise déjà tout le film : assis sur son trône, dans l'ombre, l'homme de tous les pouvoirs semble soucieux et effleure des doigts son alliance que le travelling fixe bientôt en plan serré. Cette audace fera pourtant figure d'exception. Que l'on ne s'en cache pas, La Conquête est un film certes maitrisé mais dont l'intérêt et la passion nous échappent quelque peu.
Fidèle à son thème dominant, le film de Durringer ne passionne pas : la politique apparaît toute aussi ennuyeuse et hypocrite que dans le quotidien. Là où l'entreprise ne faillit pas, c'est dans la représentation cynique de ce monde parallèle, prétendu au service de son peuple, qui représente en fin de compte un microcosme luxueux et intra compétitif. « J'ai ça dans les gênes, c'est comme ça » dit un Sarkozy face à un Villepin découragé. La Conquête est une biographie cinématographique qui ne plie pas face à l'exigence de son sujet mais qui apparaît bien comme la farce ironique que l'on pouvait en attendre ; une farce certes caricaturale mais sans doute pas si éloignée que ça de la réalité. Si Villepin apparaît uniquement comme un concurrent déloyal et Chirac comme papi fait de la résistance, ces archétypes sont en fin de compte au service d'un vrai portrait de cinéma, celui de cet homme avide de pouvoir mais aussi vulnérable que n'importe qui face à la femme aimée. Cette personnalité forte attise évidemment la curiosité des passionnés de fiction. Podalydès, parfait, parvient à donner l'épaisseur nécessaire à cet homme que l'on connait déjà sans connaître, sans trop l'humaniser, sans trop l'épargner non plus. L'ensemble des acteurs sont à la hauteur du risque pris.
Mais si La Conquête fait parfois sourire voire rire (la meilleure séquence est sans doute celle de l'enregistrement du spot de campagne), le film reste malgré tout un essai qui n'a de mérite que son projet. Simplement intriguant, le film de Durringer satisfait de son effet guignolesque, dépoussière la mystification cravatée d'une politique imbue, mais passionne autant qu'un mercredi après-midi à l'Assemblée Nationale.


Réalisé par Xavier Durringer
Avec Denis Podalydès, Florence Pernel, Bernard Le Coq
Film français | Durée : 1h45
Date de sortie en France : 18 Mai 2011

31 mai 2011

Le Complexe du Castor

Walter, père de famille, plonge dans la dépression. Rejeté par une femme aimante mais à bout, écarté par un fils qui compte désespérément les similitudes qu'il partage avec lui, Walter sombre... lorsqu'il « rencontre » une marionnette de castor dans une poubelle. La peluche deviendra son double, une seconde personnalité qui l'aide bientôt à se remettre debout.
C'est le scénario assez improbable du nouveau film de Jodie Foster, quinze ans après avoir signé Petit homme et Week-end en famille. L'actrice oscarisée des Accusés s'accompagne d'un Mel Gibson boudé d'Hollywood, avec un rôle pas si innocent...
Le Complexe du castor est réussi dans ses intentions : chronique familiale piochant généreusement dans la légèreté, le film de Jodie Foster, certifié tout public, ne se boude pas. Le scénario s'articule essentiellement autour du père, à la conquête d'un renouveau privé et professionnel, et du fils, lycéen populaire qui se sent bientôt moins sûr de lui face une fille dont il tombe amoureux. Le personnage de la mère semble étrangement mis à l'écart. Foster ne se valorise jamais et donne surtout la part belle aux deux personnages père/fils, la mère de famille se faisant le ciment des deux briques qui se rapprochent. Cette humilité de mise en scène confère à ce Complexe du castor un charme singulier et immanquablement sincère. Cependant, aussi bienveillante soit-elle, Jodie Foster reste timide en tant que réalisatrice : si la direction d'acteur est réglée (Gibson et le talentueux Anton Yelchin d'Alpha Dog sont bons), visuellement le tout manque d'épaisseur et de singularité. Convenue, la réalisation n'étonne jamais, ne fait que convaincre. Le film ne fera pas distinction pour Foster, d'autant que le scénario est écrit indépendamment.
Sans surprise donc, Le Complexe du castor enchaîne les bons sentiments, mais sans tomber véritablement dans le pahos redouté, la retenue des protagonistes faisant foi d'une certaine attention à la cohérence émotionnelle de l'ensemble. D'un Walter malade bientôt victime de sa propre guérison à un fils à la peine silencieuse, Jodie Foster brasse divers thèmes comme l'acceptation de soi, la culpabilité, le sentiment amoureux... avec beaucoup d'humanité mais finalement peu de risques.
Le Complexe du Castor fait partie de ces films légers qui rassemblent et tuent la solitude tout en restant, quant à eux, assez seuls parmi un genre de cinéma surexploité et parfois beaucoup plus pertinent qu'ici. Reste à se contenter de son sourire, unique cashback de l'heure et demie monnayée.


Réalisé par Jodie Foster
Avec Mel Gibson, Jodie Foster, Anton Yelchin
Film américain | Durée : 1h31
Date de sortie en France : 25 Mai 2011

24 mai 2011

Pirates des Caraïbes : la Fontaine de Jouvence

Après trois volets au franc succès, Disney a sans surprise programmé une seconde trilogie de sa saga Pirates des Caraïbes. Si Gore Verbinski laisse place à Rob Marshall à la réalisation et que Keira Knightley et Orlando Bloom prennent leur envol au profit de Penélope Cruz, l'équipe reste globalement au complet. Scénaristes, décors, musique, effets spéciaux... et surtout pour Johnny Depp - qui a bataillé pour faire de ce Jack Sparrow le pirate atypique qu'il souhaitait - le spectacle peut être relancé !
Si l'enthousiasme est bien au rendez-vous, il faut tout de même avouer que les 2h20 de l'entertainment hollywoodien laisse largement le temps de refroidir la machinerie... Cette Fontaine de Jouvence ne donnera en effet pas une seconde jeunesse à la saga, déjà bien essoufflée après un troisième volet gavant. Sans être foncièrement pessimiste (ah là là là, ce cynisme !), l'humour reste bien de mise. Johnny Depp campe toujours comme un gant ce pirate opportuniste, sans cesse décalé mais pourtant lucide, accro aux femmes, au rhum et son maudit Black Pearl. Ce protagoniste singulier fait toute l'originalité du film, car le brodage aux alentours ne se distinguent qu'en peu de choses de ses autres blockbusters voisins. Rythme hétérogène dosé, séquences d'action spectaculaires, musique d'orchestre vitaminée : le spectacle est au rendez-vous et saura ravir les friands des opus précédents.
Mais à bien y regarder, Pirates des Caraïbes 4 semble se suffire de sa réputation par une paresse qui néglige la nouveauté au profit d'un scénario « englobeur » et sans réel relief. Les deux méchants Barbe Noire et Barbossa sont ici l'un contre l'autre, mais ont un peu perdu de leur superbe. Il n'y a en fait aucun côté du mal qui problématise une intrigue finalement pauvrement linéaire et sans enjeux. Sparrow, pourtant maitre dans la manipulation, est ici réduit au sentimental déchu, qui suit le troupeau pour sauver sa peau. Le comble revient aux Espagnols, que les scénaristes zappent pendant tout le film, pour les faire revenir à la toute fin bien qu'ils n'y apparaissent pas plus utiles qu'absents. Enfin, en terme d'inutilité fumeuse, la romance entre le catholique et la sirène (baptisée Syrena, la trouvaille qui tue) fait aussi une belle concurrence. Reste une Penélope Cruz plutôt rafraichissante qui vient griser la liste noire. Ce quatrième volet a ainsi perdu la tension dramatique qui dynamisait les précédents , tout en se complaisant dans l'univers visuel décevant du troisième. Fini le soleil des Caraïbes, l'obscurité qui rendait le dernier film esthétiquement fadasse est repris ici, en pire. Dommage !
Bref, si les clients fidèles ne devraient certainement pas renoncer à la nouvelle version du produit, les spectateurs plus téméraires, eux, sont en droit d'imposer la nuance : Pirates des Caraïbes : la Fontaine de Jouvence se laisse consommer sans distinction comme un divertissement candide, quoi qu'un peu léger et doctoral.


Réalisé par Rob Marshall
Avec Johnny Depp, Penélope Cruz, Geoffrey Rush
Film américain | Durée : 2h20
Date de sortie en France : 18 Mai 2011

Cría Cuervos

Ana, 9 ans, vit dans une bulle fantasmée. Dans la grande maison madrilène de sa tante, la petite fille n'a plus aucun repère depuis la mort de sa mère, éteinte par chagrin, la faute à un père militaire absent et exécrable. Lorsque ce dernier décède à son tour, elle est persuadée d'être la cause de sa mort. Malgré cela, Ana continue d'occuper ses vacances à jouer avec ses deux sœurs, passer du temps avec sa grand-mère... et faire apparaître sa mère de son esprit. Stricte et peu maternelle, bientôt, l'envie de tuer sa tante la hante.
Cría Cuervos, prix du Jury à Cannes en 1976, est le cinquième film du réalisateur espagnol Carlos Saura. Avant de s'intéresser à la musique et la danse dans ses films, le cinéaste s'est avant tout fait le maître de l'allégorie politique : sa lutte contre le franquisme à travers les symboles (Le Jardin des délices, Anna et les loups) vient bientôt croiser celle de l'enfance. Cette rencontre thématique provoque Cría Cuervos, sans doute l'un de ses plus beaux films, et l'un des plus beaux films sur l'enfance aussi.
Figées dans le temps, les photographies du générique cristallisent un présent décédé. Visage aux traits fins, deux grands yeux noirs écarquillés de mystère, Ana ressort déjà plein d'énigme. Cet enfant appartient au passé, un peu comme sa grand mère inerte dont seuls les souvenirs imagés la font tenir par évasion. La petite fille est synonyme de jeunesse, la grand-mère de génération vécue. Mais les deux figures sont d'égal à égal immobiles dans un présent qui semble ne plus leur appartenir. La franquisme suinte le film de Saura. Ana est, comme sa mère, victime de cette figure militaire froide et insensible, plus apte à apprécier la poitrine généreuse de la bonne que l'amour d'une mère et de trois filles. Climat de terreur intime. Cette grand-mère est pareillement l'image de ce peuple usé et vieillit. Dans ce décentrement narratif (cette famille décousue agit comme le microcosme d'une société tout entière), la mise en scène obscure et amorale de la jeune protagoniste n'en devient que plus pertinente.
Mais au-delà de l'envergure sociale, Cría Cuervos est également un vrai film sur l'enfance. Hantée, Ana reçoit chaque émotion comme un coup de poignard, ce qui suscite alors chez elle des interrogations trop complexes pour être lues pleinement. Sa plongée dans un passé incessant devient alors une bouée de secours. Saura filme ces nombreuses séquences de fantasme (ou de flashbacks) avec le même esthétisme cadré que le reste. Ainsi, passé, présent, réalité et rêveries nostalgiques se confondent et se mélangent dans ce drame tant naturaliste que bucolique, ceci pour marquer d'autant plus l'esprit du spectateur perdu, du moins autant qu'Ana.
Cría Cuervos s'indigne d'une jeunesse bafouée, qui reproduit dans un réalisme cruel les affrontements de leurs parents défunts, qui souhaite la mort comme cette mère délaissée la souhaitait dans des cris de souffrance. Évitant tout discours prolixe, Carlos Saura parvient à dépeindre avec génie les tourments qu'inflige un monde adulte malade à ses propres enfants, comme oubliant la fragilité de leur sensibilité. Là où Alfred de Musset écrivait dans La Confession d'un enfant du siècle « Qu'importe de quoi parlent les lèvres, lorsqu'on écoute les cœurs se répondre. », Carlos Saura offre l'image des yeux ronds d'Ana Torrent, la contine musicale Porque te vas... Le tout pour un même chef d'œuvre intemporel, tourné vers les étoiles qui ne s'éteignent jamais.


Réalisé par Carlos Saura
Avec Géraldine Chaplin, Ana Torrent, Conchita Perez
Film espagnol | Durée : 1h52
Date de sortie en France : 03 Juin 1976

20 mai 2011

Le Gamin au vélo

Cyril, un enfant de 12 ans, cherche obstinément à retrouver son père disparu. Laissé dans un foyer, il n'accepte l'idée qu'il ait pu s'envoler, sans le lui dire, et surtout sans lui avoir redonné son vélo. La route de l'enfant croise alors celle de Samantha, une femme qui décide de le prendre son son aile les week-ends.
Le Gamin au vélo est certainement l'un des plus beaux films des frères Dardenne, assurément leur plus tendre et leur plus sensible. Leur œuvre n'en compatit pourtant pas de cohérence : la mise en scène s'ancre toujours dans cette même mouvance de chronique sociale, la caméra épaule suivant sans distance son jeune protagoniste, ici sous un ciel d'été qui perce tant bien que mal les immeubles du quartier. Ce jeune Cyril c'est évidemment une projection du bébé trainé en poussette dans L'Enfant, la mobylette de La Promesse laissant place à un vélo. Quoi qu'il en soit, il y a toujours eu dans le cinéma des frères belges une sincérité frappante, moins dirigé vers un naturalisme obstiné que vers la recherche des sentiments les plus violents, les plus simples car les plus quotidiens. Ce Gamin au vélo est bien empreint de toutes ces qualités qui offrent à ce film touchant des émotions de belle envolée.
Sans cesse dans la fuite constante, ce jeune Jean-Pierre Léaud du 21ème siècle frappe rapidement de sa spontanéité de jeu, si précieuse et délicate chez les enfants. En suivant la fugue de l'enfant, dès l'exposition, Jean-Pierre et Luc Dardenne donnent à leur film des airs de quête identitaire. Cette quête, tendue sur le fil fragile de cet amour éperdu du fils pour son père, prend une dimension sentimentale à la rencontre de Samantha, interprétée par une Cécile de France bouleversante. Ce personnage féminin, aux vertues magnifiques d'anodinité, serait la marraine de cœur du conte si le film en était un. Les frères Dardenne semblent continuellement effacer leur caméra au profit de leurs acteurs, tout en ne l'éloignant jamais vraiment. Le spectateur est ainsi sans cesse complice du point de vue adopté, particulièrement celui de Cyril, cet enfant vulnérable et perdu, pour lequel l'identification s'épouse aussi doucement qu'une caresse. Une des plus belles séquences est sans doute celle de la révélation du père, le spectateur suivant d'abord l'un, puis l'autre personnage, avant l'affrontement ultime cruel de brièveté.
Avec Le Gamin au vélo, les frères Dardenne confirment que les plus belles émotions sont les plus simples, à l'image d'une des dernières images du film où l'enfant souhaite grimper sur le plus grand vélo pour aller plus vite. Si la part de noirceur n'est pas épargnée du propos (l'abus de faiblesse, les représailles) et que quelques ratures gâchent un peu l'écriture à l'image des frappes de musique ou certaines situations téléphonées, ce plaidoyer contre les étapes grillées de l'enfance fait sans conteste de ce film un joli bijou chromé.


Réalisé par Jean-Pierre et Luc Dardenne
Avec Cécile de France, Thomas Doret, Jérémie Renier
Film français, belge, italien | Durée : 1h27
Date de sortie en France : 18 Mai 2011

16 mai 2011

The Tree of Life

Le retour de Terrence Malick ne s'est une nouvelle fois pas fait dans la discrétion. Images promotionnelles au compte goutte mais d'une beauté hypnotisante, deux stars hollywoodiennes imprimées sur l'affiche... et surtout ce réalisateur anonyme, véritable personnage en soit, qui a depuis le début pris le partie de se taire au profit de l'interprétation, et d'un certain mystère bien évidemment. Révélé au milieu des années 70 avec La Balade sauvage, puis Les Moissons du ciel, Terrence Malick a toujours nourri une sorte de mystification autour de son cinéma singulier, narrativement mis à mal et tourné vers des thèmes proches de la philosophie. The Tree of Life a germé dans l'esprit du cinéaste dès les années 80. Mais ce projet, appelé à l'époque Q, ne voyant pas le jour, Malick disparu de la surface du globe pour ne revenir que vingt ans plus tard avec La Ligne rouge, un film de guerre au casting étoilé et au budget faramineux qui restera son œuvre la plus reconnue. Ainsi, après Le Nouveau monde en 2006, Malick est enfin parvenu à monter ce projet, certainement le plus ambitieux de sa carrière de cinéaste.
The Tree of Life reprend les mêmes thématiques que se films précédents, même cette fois-ci il les laisse dominer comme des électrons libres. Au cœur du noyau, ce protagoniste, Jack. Enfant, il grandit en voyant venir au monde ses deux petits frères. Éduqués par un père violent et une mère d'une tendresse oxymore, les questions tourmentent son esprit naïf. Haine, amour, tentation, peur... Quarante ans plus tard, ces émotions sont restées toujours aussi intactes et violentes au souvenir de la perte d'un de ses frères. Muet, mise en scène d'un élément déclencheur dramatique, le film impose dès son exposition une absence, une mort soudaine encore inconnue. The Tree of Life se construit autour d'un vide, au fond d'un puits de questionnements énigmatiques sur notre vie et notre propre conscience humaine. Frère, père, mère... Les appellations sonnent comme des vers en fugue du poème cinématographique. L'injustice, l'éphémère, l'oubli, tant de tortures de l'esprit qui viennent remplir ce film périlleux, qui tend plus vers l'expérience sensitive que vers la fiction de cinéma.
Malick pousse en effet les limites de la narration à des degrés qui en laisseront assurément beaucoup plus d'un de marbre. Sans vraiment se comprendre dans une ligne directrice évidente, The Tree of Life se pense librement. Car au travers de ces images subliminales magnifiques, de cette structure aux allures complexes qui varient présent et passé jusqu'au Bing Bang de l'univers, il y a avant tout cette incitation à trouver ce qu'il y a de beau dans ce spectacle animé. Mouvante comme le flottement incessant de la caméra, la mise en scène n'explicite rien, propose tout. Le cinéaste semble lui-même chercher cette grâce espérée de ses protagonistes avec une humilité bouleversante, présentant un monde qui réfléchit entièrement sur lui-même comme un unique être, éternellement ignorant sur le pourquoi de son existence. L'homme, cette petite branche de l'arbre, n'avait rarement semblé aussi fragile et à sa place dans ce cosmos qui n'appartient à personne. Et au cinéma d'en proposer une approche radicale, baignée d'intelligence, qui n'est toutefois pas sans justifier l'extrême ambition pragmatique de cette œuvre décidément troublante, et difficile d'accès.


Réalisé par Terrence Malick
Avec Brad Pitt, Jessica Chastain, Sean Penn
Film britannique, indien | Durée : 2h18
Date de sortie en France : 17 Mai 2011

13 mai 2011

De l'eau pour les éléphants

1930, grande dépression, États-Unis. Étudiant en école vétérinaire, Jacob est promis à un bel avenir. Mais au décès de ses parents, le jeune homme perd tout, et commence à errer sans espoir. Par hasard, son chemin croise celui en fer d'un train de cirque, l'une des plus grandes compagnies de l'époque. Il est embauché mais tombe bientôt amoureux de Marlène, la jeune femme intouchable d'August, un patron aussi violent qu'imprévisible.
Adapté du roman de Sara Gruen, De l'eau pour les éléphants est une vraie romance de printemps, sous fond du siècle passé et de tragédie shakespearienne. Après les possédés dans Constantine et les zombies dans Je suis une légende, autant dire qu'avec cette bluette Francis Lawrence semble se calmer un tant soit peu. L'essai n'est en fin de compte ni regrettable ni extraordinaire. Le film reste honnête dans ses intentions et ses promesses, sans toutefois surprendre ou oser, au profit d'un divertissement qui se veut avant tout populaire.
Image soignée mais vois off narrative agaçante, De l'eau pour les éléphants commence comme il se termine. Naïf et narratif à l'excès, malgré son beau minois, Robert Pattinson ne suffit pas à combler les archétypes de ce conte de fée que l'on ne connait que trop pour pouvoir véritablement apprécier. Protagoniste victime au début, écroulé par le ciel, puis victorieux du mal (et de la femelle)... On connait la chanson. Tourné très nettement vers le classique efficace et un peu lourdingue, vous vous tromperez de programme en souhaitant voir autre chose de ce que vous en attendez déjà.
En fait, De l'eau pour les éléphants est ce genre de film qui s'apprécie en mea culpa. Car si le scénario est téléphoné avec quatre kilomètres de câble d'avance, il faut avouer que les yeux pétillent parfois devant ce spectacle idéalisé, romantiquement manichéen et tragiquement élégant. L'univers du cirque, assez peu exploité au cinéma, prend ici une bonne place : un théâtre dans le théâtre du monde, celui des apparences dans lequel s'enfouissent bientôt les deux jeunes amants traqués. Le travail du chef décorateur Jack Fist (David Lynch, Terrence Malick) est remarquable : la mise en scène carte postale se greffe assez joliment à la reconstitution d'époque et propose parfois de jolis moments oniriques (la montée du chapiteau, la découverte de l'éléphant). Mais le plus bel atout du film reste son personnage crapuleux, interprété par un Cristoph Walz génial (bien qu'il semble ne pas avoir quitté le plateau d'Inglourious Basterds), sur lequel s'appuie la meilleure séquence du film lorsqu'August oblige dans une cruauté quasi féline la femme infidèle et son amant à jouer théâtralement la vérité de leur relation. Reese Witherspoon, cela étant, semble avoir du mal à donner une réelle profondeur à son personnage, tandis que le séduisant Pattinson fait sa part de travail, de façon beaucoup plus convaincante qu'en vampire frigide. Séduisant, même si le conformisme de la bonne recette vient aigrir le goût, De l'eau pour les éléphants est la guimauve que l'on attendait : une sucrerie pâteuse... que l'on déguste discrètement. Alors chut !


Réalisé par Francis Lawrence
Avec Reese Witherspoon, Robert Pattinson, Christoph Waltz
Film américain, français | Durée : 1h55
Date de sortie en France : 04 Mai 2011

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